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Laurent Blanc : « un défenseur doit être technique »

En exclusivité pour footligue1.fr, l’entraîneur du PSG s’est confié pendant de longues minutes sur l’évolution du poste de défenseur central depuis son retrait des terrains. C’est à la fois le technicien chevronné, mais aussi l’ancien libéro, qui s’est livré sans concession sur un rôle au combien important dans le football moderne.

Laurent, comment jugez-vous l’évolution du poste de défenseur central depuis l’arrêt de votre carrière de joueur ?

L’évolution du défenseur central ou de son rôle, est parallèle à l’évolution du football moderne. Il y a quarante, cinquante ans, le défenseur central était un défenseur qui était décroché et qui jouait vingt mètres derrière ses défenseurs. On parlait plus à cette époque de « libéro » plutôt que défenseur central. Depuis une vingtaine d’années on joue avec une défense à plat, on joue avec deux défenseurs centraux sur la même ligne. Avant, le défenseur central ne montait quasiment jamais ou ne participait jamais au jeu. L’évolution est énorme, actuellement selon la philosophie de jeu des entraîneurs, on repart de derrière. Le gardien devient un joueur, les défenseurs centraux sont à la base de la construction de l’action. Le rôle du défenseur central aujourd’hui est bien sûr défensif, avant tout, priorité à la défense. Mais dans le football que j’aime et que je prône, je pense que le défenseur central a aussi un rôle offensif.

Aujourd’hui pour vous, comment reconnaît-on un bon défenseur central ?

Un bon défenseur central c’est d’abord quelqu’un qui assume son rôle principal qui est de défendre. En ce moment le football moderne est tellement tourné vers l’offensive qu’on est en train de former des latéraux qui sont meilleurs contre-attaquants que défenseurs. C’est une erreur de notre part je trouve, à nous les entraîneurs, formateurs ou éducateurs. Un bon défenseur central doit être très bon défensivement, et assumer son efficacité défensive. C’est ce qu’il faut retenir avant tout ! Après, si le joueur est capable techniquement d’avoir aussi une intelligence tactique qui lui permet de bien se placer, dans toutes les phases de jeu, voilà ce que représente un bon défenseur central pour moi. Intraitable défensivement, très bon dans les duels, rapide, et techniquement assez bon pour pouvoir participer à la construction du jeu de son équipe. Cela fait beaucoup de choses !

Est-ce encore important dans le football moderne d’avoir au sein d’une charnière centrale, un joueur costaud  physiquement et « un cerveau » qui va apporter sa clairvoyance ?

Cela s’appelle de la complémentarité. Je dis qu’une défense centrale doit être complémentaire au niveau du prototype des joueurs. Je pense que maintenant dans le football moderne, les deux défenseurs centraux doivent aller assez vite. Le jeu va de plus en plus vite tout comme les attaquants. Après, il peut y en avoir un qui se sent plus défenseur dans l’âme, et l’autre plus relanceur. Mais quoiqu’il en soit, il faut que celui qui se sent le plus défenseur, soit capable de relancer correctement et celui qui se dit plus relanceur, soit capable de bien défendre. Voilà la vraie complémentarité. Par exemple, Ricardo et Alain Roche étaient deux excellents défenseurs avant tout. Ils relançaient très bien également. Il y en avait un qui était meilleur que l’autre, mais c’étaient de très bons relanceurs ! Intrinsèquement, ils possédaient des qualités similaires, même si il y en avait un qui préférait relancer. Il faut bien prendre conscience que des défenseurs centraux restent avant tout des défenseurs.

Au cours de votre carrière de joueur, quel défenseur central vous a le plus marqué ?

J’en ai connu de très, très bons. J’ai connu des défenseurs qui n’étaient bons que dans un domaine : défensivement. A ce moment là, la charnière était complémentaire. J’ai aimé évoluer avec ce type de défenseurs car ils connaissaient leurs qualités mais aussi leurs défauts. Ils ne prenaient pas de risque. J’ai joué des garçons moins à l’aise dans la relance mais excellents défensivement comme Cyril Domoraud. Excellent défenseur. Sa qualité première c’était bien défendre, un roc. Je me suis éclaté à ses côtés. Il me laissait la responsabilité pour relancer. Je vais vous citer Julio Cesar, qui jouait avec moi à Montpellier. Un garçon capable d’être un très bon défenseur et relanceur. N’oublions pas Marcel Desailly. Marcel, qui était un très grand défenseur. Il faisait d’abord parler sa puissance, nous avons été très efficaces et complémentaires. Au sein d’une charnière centrale, il faut une certaine connivence. Je n’ai jamais joué en défense centrale avec un joueur avec lequel je n’avais pas d’affinité.

Vous disposez au PSG de joueurs fantastiques à ce poste. En dehors des vôtres, comment jugez-vous le niveau des défenseurs centraux en Ligue 1 ?

C’est toujours délicat de faire abstraction de ces grands joueurs. Je trouve qu’en ce moment on forme en France mais aussi en Europe, d’excellents défenseurs avec de grandes qualités défensives. Mais, cela dépendra du niveau dans lequel vous évoluez. Si vous possédez des qualités défensives, vous ferez toujours une très bonne carrière. Mais si vous aspirez à évoluer dans un grand club, il faudra amener une valeur ajoutée. Cela peut se situer au niveau du jeu de tête offensif ou défensif, ou une qualité technique qui permettra d’assurer une bonne relance, d’anticiper, faire un décalage, réaliser une transversale…

Si vous deviez citer, en dehors des Thiago Silva, David Luiz, Marquinhos, Papus Camara, un défenseur central qui vous a marqué dans notre championnat ?

Nicolas Nkoulou me plait. Il possède cette qualité défensive quand il est bien concentré et en bonne condition physique, qui lui permet d’être efficace. Et il a cette intelligence, qualité technique, qui lui permettent de participer au jeu. J’apprécie également Loïc Perrin à Saint-Étienne qui a parfaitement réussi sa reconversion de milieu défensif à défenseur central. C’est souvent le cas, des bons milieux défensifs deviennent de bons défenseurs centraux en règle générale. Chez les Verts, la charnière Sall-Perrin est très complémentaire. A Bordeaux, Lamine Sané est intéressant avec des qualités techniques et défensives au-dessus de la moyenne. On a de bons défenseurs en Ligue 1.

Beaucoup d’observateurs se passionnent pour la Premier League notamment parce que les buts sont nombreux. En France, les débats semblent plus fermés. Est-ce que cela signifie que nos défenseurs sont supérieurs à ceux du championnat anglais, ou l’explication se trouve sur d’autres critères ?

Non je ne pense pas que cela concerne le niveau défensif. Plein de paramètres entrent en ligne de compte. Le championnat anglais reste attrayant car les meilleurs joueurs y évoluent. La qualité des attaquants rend le travail d’une défense complexe. Tactiquement, je pense que le jeu est plus ouvert, libre, en Angleterre. Là-bas, quand vous menez 2-0 à dix minutes de la fin, vous n’êtes pas sûr de rafler la mise. Cette mentalité fait que le jeu anglais demande du risque. Joueurs, entraîneurs, spectateurs, possèdent cette mentalité. On voit donc beaucoup de spectacle, beaucoup d’équipes qui jouent quand elles sont menées ou quand elles mènent. On ne peut donc pas évoquer une supériorité de nos défenseurs, car en Angleterre, il y a quand même de sacrés défenseurs… Il faut avoir les joueurs pour réaliser cela, avec l’état d’esprit en plus. En Italie, il y a plusieurs années, les défenseurs ne participaient pas du tout au jeu et cela a évolué avec le temps. Peut-être que la mentalité française évoluera à l’avenir.

Le joueur Laurent Blanc aurait-il pu évoluer en Ligue 1 ?

Je pense que j’aurai pu évoluer en Ligue 1 car mon jeu était basé sur le physique même si ma base de jeu était sur l’anticipation et la technicité aussi. Le football a évolué, mais la technicité reste la qualité qu’il convient d’avoir aujourd’hui selon moi. Bien évidemment, le physique reste important dans le sport de haut niveau. Mais qu’est-ce qui fait la différence ? La technique. Le contrôle, la passe, la vision, l’anticipation, l’intelligence du déplacement… Ces qualités ne changent pas. Bien sûr que les joueurs d’aujourd’hui sont capables de gérer des charges d’entraînements conséquentes. Mais qu’est ce que l’on retiendra toujours ? Qu’est ce que les gens vont apprécier ? C’est la qualité technique…

Si Laurent Blanc jouait encore en Ligue 1, avec qui il apprécierait de composer une charnière centrale ?

Avec mes quatre joueurs du PSG ! Ils me conviendraient totalement car ils sont rapides et bons défensivement. Il y en a d’autres, mais cela n’a pas trop changé je trouve. C’est peut-être à ce poste qu’il reste encore beaucoup de progrès à faire. Je trouve que le rôle des latéraux a énormément changé en vingt ans. Avant un latéral restait un défenseur pur. Maintenant, il doit contre-attaquer avant même de défendre ! On en oublie le primordial, le travail défensif ! En ce qui concerne le défenseur central, son rôle doit encore évoluer même si ce fut le cas depuis vingt ans, et j’en ai pâti également. Quand je suis allé en Italie, on m’a presque dit « tu ne dépasses pas le milieu du terrain ! ». Alors que pour moi, un défenseur central devait participer au jeu. Nous n’en sommes plus à ce stade aujourd’hui, on est en train de former de grands défenseurs. Mais je pense qu’il va falloir leur faire travailler l’aspect technique. Comment ne pas évoquer Raphaël Varane ? C’est pour moi, le prototype même du défenseur central de demain. Il possède cette technique qui lui permet de se projeter vers l’avant, en plus de son bagage défensif excellent. Quand je vois par exemple, les défenseurs centraux du Barça face à Manchester City en Ligue des champions, les deux s’intercalent, ils jouent pratiquement dans le camp adverse, car techniquement ils sont capables de le faire. Dans la tête, ils anticipent beaucoup. On ne peut pas dire que Mascherano soit un monstre physique… C’est cette réflexion que l’on doit conserver.

 

 

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Cédric RABLAT

Cédric RABLAT

Journaliste sportif professionnel, le football constitue pour moi une passion quotidienne. Je souhaite donc vous la faire partager à travers ce site, qui décryptera l'actualité du championnat de France et de l'Euro 2016.

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2 Comments

  1. Yann
    26 février 2015 à 11 h 10 min — Répondre

    Bravo pour l’interview de Laurent Blanc, j’aime beaucoup vos questions ainsi que les réponses de Laurent Blanc,… merci FootLigue1

  2. 6 juin 2015 à 4 h 14 min — Répondre

    Voilà donc un bon article, bien passionnant. J’ai beaucoup aimé et n’hésiterai pas à le recommander, c’est pas mal du tout ! Elsa Mondriet / june.fr

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